La dématérialisation, chronique de la folie ordinaire

DématérialisationÀ l’heure où tout le monde parle de “transformation numérique” et de “dématérialisation”, j’avoue platement que dans ma tête, ces deux termes sont rangés dans les mêmes zones cérébrales que “file d’attente à la préfecture” ou “extraction de dent de sagesse sans anesthésie”.

Lorsque j’ai créé mon entreprise Microlinux en août 2009, j’ai été accompagné par un conseiller de la Boutique de Gestion du Gard, à Nîmes. Toutes les démarches comme l’inscription de l’entreprise ou la demande ACCRE (Aide aux Chômeurs Créant ou Reprenant une Entreprise) s’effectuaient en ligne, et mon conseiller faisait de son mieux pour mettre les croix virtuelles dans les bonnes cases dématérialisées.

Ma demande ACCRE était plus ou moins une formalité, puisque je remplissais rigoureusement tous les critères. Mon contrat à la Mairie de Montpezat – où je gérais l’informatisation et la mise en réseau des Médiathèques de la Communauté de Communes du Pays de Sommières – avait pris fin en été 2008, et au bout de près d’un an de recherche d’emploi, j’avais décidé de créer ma propre entreprise.

ArgentAu bout de la première année, l’URSSAF du Gard m’a demandé de payer l’intégralité des charges que je leur devais pour toute l’année. Quelques milliers d’euros, je ne sais plus le chiffre exact et j’ai la flemme d’aller vérifier, peu importe d’ailleurs. C’était beaucoup d’argent, et je n’avais pas la somme. Je les ai contactés en exprimant mon incompréhension, étant donné que j’avais effectué une demande ACCRE, ce qui était censé m’exonérer des charges à payer pendant au moins la première année de création de mon entreprise. La réponse de l’URSSAF m’a quelque peu interloqué.

“Non, vous n’avez pas demandé l’ACCRE.”

Et là, j’avais beau insister sur le fait que mon conseiller de création d’entreprise et moi avions bien effectué une demande ACCRE en ligne, et que la demande avait bien été validée.

“Eh non, la demande en ligne ne fonctionne pas, vous auriez dû le faire sur papier.”

J’ai donc fait un courrier à l’URSSAF pour leur expliquer que ce n’était pas à moi de faire les frais de leurs dysfonctionnements, et je demandais tout simplement qu’on rectifie le tir et qu’on m’accorde l’ACCRE. Pour toute réponse, j’ai eu une mise en demeure avec une majoration de retard à payer.

URSSAF

Ne sachant pas trop où donner de la tête, je me suis adressé au Médiateur de la République à Nîmes, qui est intervenu dans l’affaire en écrivant au directeur de l’URSSAF du Gard, et en lui suggérant de montrer un peu de bienveillance à mon égard, étant donné que le refus de l’ACCRE – dont l’attribution était normalement une formalité – risquait de me ruiner dans l’état actuel des choses. Le directeur de l’URSSAF a répondu par courrier au Médiateur de la République, en lui signifiant son refus en une phrase simple. La position de l’URSSAF est juridiquement viable. Sic.

JusticeJe suis donc allé voir une avocate à Nîmes, et j’ai intenté un procès à l’URSSAF. Je me disais que les choses étaient assez simples, puisque l’URSSAF ne niait pas le dysfonctionnement de son portail et qu’elle insistait à ce que je paye les pots cassés. Mon avocate débutait dans le métier et acceptait les dossiers avec l’aide juridictionnelle. Elle me disait qu’elle était un peu perdue dans tout ça et que je ne devais pas oublier le fait que je n’avais pas affaire à n’importe qui.

Au bout de deux ans de procès, j’ai été débouté de ma demande, et dans les conclusions, on peut lire l’argument cocasse qu’étant donné que M. Kovacs est expert en informatique, il aurait dû anticiper le dysfonctionnement du portail de l’URSSAF. Donc en gros, ça veut dire que si je suis mécanicien de voitures, n’importe qui a le droit de me vendre une épave maquillée sous prétexte que j’aurais dû en anticiper les dysfonctionnements sous le capot. Bref.

Don QuichotteJe ne suis pas Don Quichotte, et je reconnais le moment où il faut cesser de se battre contre les moulins de l’administration française. J’ai donc troqué ma vieille moto BMW contre un vélo pour payer les charges d’URSSAF et les frais juridiques, et j’ai quand-même réussi tant bien que mal à ne pas couler.

Il y a deux ans environ (je ne sais plus exactement, et cela n’a pas non plus d’importance ici), l’URSSAF m’a écrit pour m’annoncer que désormais toutes les déclarations devaient se faire de manière dématérialisée sur le site Net Entreprises. J’ai regardé un peu le portail en question, et je me suis retrouvé confronté à une immonde usine à gaz, un amalgame déplaisant de bordel et de rigueur, dont l’ergonomie avait visiblement été confiée à une équipe de Shadoks. Pour l’aspect visuel, ils ont fait quelques progrès depuis, mais sous le capot, ça dysfonctionne toujours autant.

Déclaration de recettesJ’ai envoyé un courrier à l’URSSAF pour leur faire savoir qu’il était hors de question que j’utilise leur nouvelle interface, et qu’ils veuillent bien m’envoyer un bon vieux formulaire papier. Je leur ai rappelé que le papier constituait avant tout une technologie pérenne qui a fait ses preuves depuis plusieurs millénaires. Le papier est exempt de bugs, il ne connaît pas de problèmes de téléchargement ni de soucis de compatibilité. Et il ne me somme pas non plus d’installer la version Windows d’Adobe Reader sur ma station de travail Linux.

Pendant près de deux ans, l’URSSAF a ainsi continué à m’envoyer des formulaires papier. Non sans une constante réticence, car il a fallu quand-même que je les rappelle à l’ordre tous les trimestres, en leur écrivant des courriers, en les appelant et en sautant à travers les habituels cerceaux en feu. Mais j’ai toujours fini par obtenir mon formulaire bleu et blanc Déclaration Trimestrielle de Recettes, que je mettais deux minutes à remplir, dater et signer avant de le plier, de le mettre dans une enveloppe avec un chèque pour la cotisation, et l’affaire était réglée.

Tout ça c’est fini maintenant. Depuis janvier 2018, plus de formulaire papier, et j’ai donc fait ma première déclaration en ligne sur le site Net Entreprises, pour laquelle il m’a fallu une matinée entière. Et encore, visiblement cela n’a pas fonctionné, parce que deux mois après avoir effectué ma déclaration pour le premier trimestre 2018, je n’ai toujours pas été débité.

Musique d'attenteCe matin j’ai donc appelé le 3957, où je me suis farci une bonne demi-heure de musique d’attente avant d’avoir une conseillère au téléphone. Elle a regardé mon dossier et m’a fait savoir que la déclaration n’a pas fonctionné et qu’il fallait la refaire. Je lui ai demandé s’il y avait moyen de prendre rendez-vous avec un conseiller à l’URSSAF du Gard pour voir ça directement, mais les rendez-vous ne peuvent pas être pris au téléphone. Il faut aller sur le site de l’URSSAF pour vous inscrire, Monsieur.

Je me suis donc rendu sur le site de l’URSSAF, j’ai voulu créer un compte pour pouvoir prendre rendez-vous, et j’ai eu droit au message d’erreur suivant.

Bug URSSAF

Et oui, mon numéro SIRET c’est bien le 51406750300011. Saloperie de bordel à cul de pompe à merde.

Du coup j’ai pris la moto, j’ai fait vingt kilomètres pour aller à Nîmes, et je me suis rendu à l’URSSAF, où il y a juste un portail fermé et un interphone. J’ai sonné à l’interphone, et la dame à l’accueil a refusé de m’ouvrir, mais elle m’a fait savoir que c’était uniquement sur rendez-vous et qu’il fallait que j’appelle le 3957 pour prendre rendez-vous.

Musique d'attente“Oui mais ce matin j’ai déjà appelé le 3957 et j’ai eu votre collègue qui m’a dit qu’on ne pouvait pas prendre rendez-vous au téléphone.”

“Ah ben il faut le faire sur le site de l’URSSAF alors.”

“Je veux bien, mais je n’ai pas réussi à m’inscrire sur le site pour prendre rendez-vous. Le site a un bug, il ne reconnaît pas mon numéro de SIRET.”

Après avoir parlementé encore, j’ai réussi à obtenir un rendez-vous pour demain matin, pour parler à un conseiller.

C’est reparti pour un tour. À suivre.

BMW K75

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17 réponses à La dématérialisation, chronique de la folie ordinaire

  1. aldrik dit :

    Juste hallucinant !!!! Bon courage !

  2. Xavier dit :

    Ca donnerait presque envie de se lancer dans une telle aventure…
    J’admire ta persévérance et ton calme, je te souhaite bon courage pour la suite.

  3. Breizh dit :

    Je ne comprends même pas comment le premier a pu passer… c’est juste débile Ô_Ô.

    Bonne chance et surtout bon courage…

  4. GanGan dit :

    voila pourquoi il faut travailler au black 🙂 ça simplifie 🙂

  5. Ping : La dématérialisation, chronique de la folie ordinaire - My Tiny Tools

  6. 1bb13oqp dit :

    Merci pour ce témoignage.
    Sérieusement délirant, tout ça ! Et *on* veut le généraliser !
    Le coup du tribunal qui dit que X bossant dans l’informatique il aurait dû anticiper le dysfonctionnement, c’est le summum du pompon !

    PS : je suis ce site via RSS, dommage qu’on n’en trouve pas le logo, mais seulement ceux des rézosocio

    PPS : les affaires vont mieux, la moto a remplacé le vélo qui avait remplacé la moto 🙂

  7. Bruno Forestier dit :

    Vive le selfcare ! Et tu as de la chance, tu n’as pas eu affaire à un chatbot ! Has been l’URSSAF… C’est pour la prochaine version et ce sera plus efficace ! 🙂
    Hâte de lire la suite de cette aventure !!!

  8. Linguiste dit :

    “Le procès” de Kafka, c’est de la gnognote à côté…

  9. sébastien dit :

    C’est de la folie pure! On marche sur la tête. L’informatique doit nous simplifier la vie, elle nous la complique. Toute cet démat’, c’est pour faire compliqué quand on faisait simple avant.
    Comme tu dis, 2 minutes à remplir à la main, une matinée pour le faire sur le site, sachant que de toute façon, ta demande à l’arrivée, ils vont quand même l’imprimer pour la classer je suis sûr!
    Ô Fous!!!!!

  10. Eric dit :

    Bonjour/Bonsoir

    A la France , fait comme moi quitte le pays vient en Allemagne . Ich liebe Deutschland
    Et franchement la France ne me manque pas , j’ai plus de travail avec un meilleur salaire . Bonne chance a toi si tu reste en France , le seul point noir ici s est le manque de soleil , in Wuppertal il pleut souvent .

    Amicalement Eric

  11. Eric dit :

    Ja ich weiß, c’est écrit dans ta biographie o:). Je ne connais pas bien Österreich .
    Warum in Frankreich aber nicht in Deutschland ? Die sonne , je suppose car in Österreich und Deutschland glagla trop froid .

  12. Carl Chenet dit :

    “Au bout de deux ans de procès, j’ai été débouté de ma demande, et dans les conclusions, on peut lire l’argument cocasse qu’étant donné que M. Kovacs est expert en informatique, il aurait dû anticiper le dysfonctionnement du portail de l’URSSAF.”

    C’est une BLAGUE ?

  13. xxxelioxxx dit :

    Toi, Daniel Blake !
    Bonne chance, je veux connaître la suite !

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